La révolution blue note : Hommage à Cassandra Wilson.
Cassandra Wilson
par Pierrick Favennec 10 2026
Partie 1 : Du collectif M-Base à la révolution Blue Note
Le 1er septembre 2026, le monde de la musique perdait l’une des plus grandes voix de la fin du XXe et du début du XXIe siècle : Cassandra Wilson nous a quittés à l’âge de 70 ans. Dans Les Carnets du Folmer Club, Nicolas Folmer et son équipe rendent hommage à cette chanteuse au timbre grave, chaud et sensuel, gorgé du blues de son Mississippi natal. Retour sur la première partie d’une carrière hors norme, guidée par une obsession qui résonne particulièrement dans le travail de création de Nicolas Folmer : le refus des étiquettes et la liberté absolue de décloisonner les genres.
Des rives du Mississippi à la « Joni Mitchell du jazz »
Née Cassandra Fowlkes le 4 décembre 1955 à Jackson, dans le Mississippi — fleuve mythique qui a également vu naître Miles Davis plus au nord, à Alton —, elle grandit entre une mère institutrice et un père musicien de jazz. Formée au piano dès six ans puis à la guitare à douze ans, elle fait ses armes vocales dans les clubs de La Nouvelle-Orléans avant de rejoindre l’effervescence new-yorkaise dans les années 1980.
Par son articulation, sa diction et sa scansion, Cassandra Wilson est l’héritière directe de géantes comme Betty Carter, Abbey Lincoln ou Billie Holiday. Pourtant, elle devient rapidement inclassable. En ouvrant le jazz et le blues vers la folk et la pop, elle accomplit le chemin inverse d’une Joni Mitchell (qui avait ouvert la folk au jazz de Wayne Shorter, Jaco Pastorius ou Charles Mingus). Dès 1986, sur une collaboration confidentielle avec le guitariste Jim DeAngelis et le flûtiste Tony Signa (Straight From The Top), elle révèle tout son art sur le standard Skylark (composé par Hoagy Carmichael d’après un solo de Bix Beiderbecke et écrit par Johnny Mercer).
L’avant-garde new-yorkaise : Steve Coleman et le laboratoire M-Base
Impossible d’évoquer les débuts de Cassandra Wilson sans parler de sa rencontre décisive avec le saxophoniste alto Steve Coleman. Dès 1985, elle apparaît sur l’album Motherland Pulse du Steve Coleman Group (notamment sur Good Time Fairies, aux côtés de la pianiste Geri Allen et du trompettiste Graham Haynes). Elle devient surtout co-fondatrice du fameux collectif M-Base (Macro-Basic Array of Structured Extemporization).
Ce laboratoire musico-philosophique regroupe la jeune garde new-yorkaise (Greg Osby, Robin Eubanks…) et fusionne sans complexe jazz, hip-hop, musique électronique, racines africaines, danse et poésie — comme en témoigne le titre Soul Melange (sur l’album Sine Die de Steve Coleman & Five Elements en 1988).
Pour un compositeur et trompettiste comme Nicolas Folmer, qui a lui-même largement exploré les croisements entre jazz acoustique, funk et textures électroniques, cette démarche du collectif M-Base illustre parfaitement la vitalité d’un jazz vivant, refusant de devenir une musique de musée.
Du « Spoken Word » engagé à l’élégance des standards
Parallèlement à cette nébuleuse avant-gardiste, Cassandra Wilson lance sa carrière en leader dès 1986 avec l’album Point of View (label JMT). Sur le titre Love & Hate, composé par le tromboniste Grachan Moncur III, elle s’inscrit dans la grande tradition du chant déclamatoire engagé pour les droits civiques. À l’image d’Abbey Lincoln, de Nina Simone ou de la jazz poetry de Langston Hughes, elle y pratique le spoken word (la parole scandée sur fond musical, ancêtre direct du slam).
En 1987, son deuxième opus Days Aweigh (avec le guitariste Jean-Paul Bourelly, le cornettiste Olu Dara et Graham Haynes) poursuit cette ouverture entre tradition, électro-funk et fusion. Puis, contre toute attente, elle publie Blue Skies en 1988. Accompagnée d’un trio acoustique magistral comprenant le pianiste Mulgrew Miller et la batteuse Terri Lyne Carrington, elle livre un disque de pur jazz mainstream. Sa reprise de Shall We Dance (tiré de la comédie musicale Le Roi et Moi de Rodgers et Hammerstein) prouve avec une élégance rare qu’elle maîtrise les standards à la perfection.
Le syndrome Miles Davis : fuir le confort du succès
Blue Skies est un triomphe : six mois dans le top 5 des classements jazz américains, des tournées mondiales du Japon à l’Europe, et une première affiche partagée avec Miles Davis. Là où tant d’artistes auraient répété cette formule lucrative pour s’assurer une rente de situation, Cassandra Wilson choisit la voie de Miles : la remise en question perpétuelle.
« J’ai vraiment aimé faire Blue Skies, mais c’est déjà derrière moi », expliquera-t-elle alors, préférant projeter la tradition dans l’avenir plutôt que de la répéter. Une éthique de la prise de risque que partage intimement Nicolas Folmer : la maîtrise des codes classiques n’est pas une fin en soi, mais un tremplin vers de nouveaux territoires. Dès 1990, elle brouille à nouveau les pistes avec l’album Jumpworld (et le titre Love Phases Dimensions), réintégrant funk, pop et hip-hop aux côtés de David Gilmore et Kevin Eubanks.
1993 : Le chef-d’œuvre « Blue Light ’Til Dawn » chez Blue Note
L’année 1993 marque un tournant historique : sa signature chez le légendaire label Blue Note. Elle y inaugure une trilogie majeure (Blue Light ’Til Dawn en 1993, New Moon Daughter en 1995, et l’hommage Traveling Miles en 1999).
Considéré comme un disque visionnaire, Blue Light ’Til Dawn révolutionne le jazz vocal en jetant un pont acoustique inédit entre le Delta blues, la folk, la pop et le R&B. Dans des arrangements épurés faisant la part belle aux percussions atmosphériques et aux guitares acoustiques (steel guitar, octave guitar), elle mêle ses compositions à des reprises audacieuses de Joni Mitchell (Black Crow) ou Van Morrison (Tupelo Honey).
En faisant se côtoyer sur ce même disque la profondeur du standard You Don’t Know What Love Is et la rugosité originelle de Come On In My Kitchen — chef-d’œuvre du mythique bluesman Robert Johnson, disparu à 27 ans en 1938 —, Cassandra Wilson fait sauter toutes les frontières. Elle ouvre ainsi la voie à toute une génération d’artistes décomplexées, de Norah Jones à Cécile McLorin Salvant en passant par Esperanza Spalding et Youn Sun Nah. (À suivre dans la Partie 2).
L’œil de l’artisan : la note de Nicolas Folmer
L’audace contre la formule : « Le parcours de Cassandra Wilson entre 1985 et 1993 force l’admiration de tout créateur. Avoir le courage d’abandonner la recette miracle d’un album numéro un des ventes comme Blue Skies pour retourner chercher le son brut du Mississippi et du funk demande une intégrité artistique absolue. Comme Miles Davis, à qui elle rendra un hommage vibrant, elle nous rappelle que le jazz meurt dès qu’il cherche le confort. C’est dans le frottement des esthétiques — du groove urbain à l’épure acoustique — que naît l’émotion véritable. »
👉 Découvrir l’univers musical et l’agenda des concerts de Nicolas Folmer (lien à adapter)
Matière à réflexion
Nicolas Folmer donne matière à réflexion à Pierrick Favennec le critique musical et chroniqueur de jazz français.