La musique comme dialecte : Hommage à John Coltrane.

A écouter ou ré-écouter : la playlist de Nicolas

Nicolas Folmer salut Andy Bey par Pierrick Favennec

John Coltrane

par Pierrick Favennec 09 2026

Partie 1 : De la Navy à Kind of Blue, la genèse d’un géant (1926–1959)

En cette année 2026 qui marque le centenaire de la naissance de John Coltrane (né le 23 septembre 1926), retracer son parcours donne l’impression de raconter plusieurs vies. Pour cette chronique d’histoire du jazz, Nicolas Folmer donne matière à réflexion à Pierrick Favennec dans les carnets du FolmerClub (à retrouver également sur Radio active 100 FM) accompagné pour l’occasion des saxophonistes François Jeanneau et Olivier Témime. Ils reviennent ensemble sur la genèse de ce titan. Et plutôt que de survoler son œuvre, arrêtons-nous d’abord en 1959 — avant My Favorite Things, avant A Love Supreme — pour comprendre une chose essentielle aux yeux de tout musicien et compositeur : comment John Coltrane est devenu John Coltrane.

Des racines gospel au choc du Bebop : les années d’apprentissage

L’histoire débute en Caroline du Nord, à Hamlet puis High Point. Coltrane grandit dans un environnement familial profondément religieux et musical : un grand-père pasteur, un père musicien amateur, une mère aspirante chanteuse d’opéra. Cette ferveur des hymnes et du gospel imprégnera plus tard la dimension incantatoire de son jeu. Mais à douze ans, le drame frappe avec la perte coup sur coup de son père et de son grand-père. Dans la précarité qui s’ensuit, la musique devient son refuge. Il débute par la clarinette et le saxophone alto, admirant Johnny Hodges et Lester Young, avant de subir le choc esthétique de la révolution bebop menée par Charlie Parker et Dizzy Gillespie.

En 1943, à seize ans, il rejoint Philadelphie et sa scène afro-américaine bouillonnante. Il y forge ce qui sera la marque de toute son existence : un travail acharné, obsessionnel, notamment auprès du pédagogue Dennis Sandole qui lui ouvre l’esprit à des systèmes harmoniques complexes. Engagé dans l’US Navy en août 1945 et envoyé à Hawaï au sein des Melody Masters, il grave le 13 juillet 1946 ses tout premiers enregistrements connus, comme le thème bebop Hot House. Il a dix-neuf ans et joue encore de l’alto.

La dure école du « sideman » : de Dizzy Gillespie à l’ombre des addictions

Démobilisé, il entame grâce au GI Bill une décennie d’apprentissage dans l’ombre comme sideman — une réalité de terrain, loin du mythe du génie spontané, que tout musicien de jazz connaît intimement. Une rencontre à Los Angeles en 1947 avec son idole Charlie Parker le convainc que ce dernier « écrase » toute concurrence à l’alto : Coltrane passe alors définitivement au saxophone ténor, qui deviendra sa véritable voix.

Il fait ses armes chez Eddie “Cleanhead” Vinson, puis intègre les formations du trompettiste Dizzy Gillespie en 1949 (enregistrant son premier vrai solo identifié sur We Love to Boogie en 1951), d’Earl Bostic et enfin de Johnny Hodges. Mais cette période d’apprentissage intensif du jazz et du rhythm and blues se double d’une face sombre : son addiction sévère à l’héroïne et à l’alcool finit par provoquer son renvoi de l’orchestre de Hodges en 1954.

L’appel de Miles Davis : l’alchimie des contraires entre trompette et saxophone

Alors que sa carrière menace de s’arrêter à près de trente ans, l’appel de Miles Davis à l’automne 1955 change son destin pour former son premier grand quintette (avec Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones). Ce choix n’a rien d’évident, tant les deux hommes s’opposent musicalement.

Pour un trompettiste et compositeur comme Nicolas Folmer, l’alchimie de ce tandem reste un modèle fascinant d’orchestration des contrastes : là où la trompette de Miles cultive l’économie de notes, l’espace et le silence, le ténor de Coltrane sature l’espace pour fouiller chaque recoin harmonique. C’est presque l’un contre l’autre, et c’est précisément ce qui fonctionne. Cette tension créative fait la force des enregistrements mythiques de 1955-1956 pour Prestige (Stablemates, et la série Cookin’, Relaxin’, Workin’, Steamin’) et Columbia (’Round About Midnight). Malgré cette exposition soudaine et des critiques parfois déroutées par la densité de son jeu, ses démons le rattrapent : Miles finit par se séparer de lui au printemps 1957.

1957, l’année décisive : l’éveil spirituel, Monk et « Blue Train »

C’est le point de bascule. À trente ans, Coltrane opère un sevrage radical qu’il associera plus tard, dans les notes de A Love Supreme, à un éveil spirituel majeur. En quelques mois, tout s’accélère : il enregistre son premier disque en leader pour Prestige (Coltrane), puis grave en septembre 1957 chez Rudy Van Gelder le magistral Blue Train (avec notamment le trompettiste Lee Morgan). Dans ce sommet du hard bop, il maîtrise désormais tellement les codes que son vocabulaire annonce déjà l’avenir.

Surtout, il passe l’été 1957 au Five Spot Café de New York aux côtés de Thelonious Monk (dont un concert historique à Carnegie Hall en novembre 1957 sera miraculeusement redécouvert dans les archives de la Voice of America en 2005). Auprès de Monk, maître des intervalles abrupts et des décalages rythmiques, Coltrane dispose d’un laboratoire idéal. Il y étire ses solos et développe ce que le critique Ira Gitler baptisera les « sheets of sound » (nappes de son) : des cascades de notes vertigineuses qui ne sont pas décoratives, mais visent à épuiser toutes les possibilités d’un accord. Une révolution esthétique et technique dont l’onde de choc sur des générations de musiciens a été analysée au micro du Folmer Club avec François Jeanneau et Olivier Témime.

 

Du complexe au modal : la révolution « Kind of Blue »

Transformé, libéré de ses addictions et désormais maître de son art, Coltrane réintègre le groupe de Miles Davis fin 1957, devenu un sextette avec l’ajout de l’alto fluide et bluesy de Cannonball Adderley. Mais un paradoxe fascinant se produit : alors que Coltrane est devenu le maître absolu des grilles d’accords complexes (préparant déjà en secret la mécanique de Giant Steps), Miles décide de supprimer ces mêmes grilles.

Avec l’album Milestones en février 1958, puis le chef-d’œuvre absolu Kind of Blue enregistré en mars et avril 1959 (notamment sur l’emblématique So What avec Bill Evans), Miles impose le jazz modal. Plutôt que de changer d’accord toutes les mesures, il offre un espace tonal fixe et grand ouvert, obligeant Coltrane à projeter son immense science harmonique dans une liberté nouvelle. En ce printemps 1959, à trente-deux ans, John Coltrane a assimilé l’intégralité du langage jazz de son époque. Ayant appris le langage, il s’apprête désormais à le transformer radicalement. (À suivre dans la Partie 2).

 

L’œil de l’artisan : la note de Nicolas Folmer

Ce que Coltrane nous enseigne aujourd’hui : « En revisitant ces dix années entre Hawaï et le studio de la 30e rue à New York, ce qui frappe le musicien que je suis, c’est l’obstination. Coltrane nous rappelle que la liberté absolue en musique ne naît pas du hasard, mais d’une maîtrise acharnée de l’harmonie et d’heures passées à chercher sa voix sur son instrument. Il nous montre aussi, à travers son duo avec Miles, que le jazz tire sa plus grande force de la confrontation des personnalités et du refus du formatage. Une exigence d’écriture, d’espace et d’authenticité sonore qui reste, chaque jour, au cœur de mon propre travail de création et de scène. »

Matière à réflexion

Nicolas Folmer donne matière à réflexion à Pierrick Favennec le critique musical et chroniqueur de jazz français.

SO MILES 2 en concerts Nicolas Folmer
Le Folmer Club de Jazz et musiques actuelles programme de concerts dans le Var, à Toulon et ailleurs
Pack CD So MIles plus Photographie Dédicacée par Nicolas Folmer
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