Eddy Louiss : L’alchimiste de l’orgue Hammond, du Bebop à la Fanfare
Eddy louiss
par Pierrick Favennec 11 2026
« Hors de l’eau un orgue a surgi, c’est pas Nemo c’est Eddy… »
Scandait Claude Nougaro en 1971. Dans ce nouvel épisode des Carnets de chroniques et d’histoire du jazz, Nicolas Folmer célèbre un monument absolu du jazz européen : Eddy Louiss (1941–2015). Après un coup de cœur contemporain dédié au vibraphoniste portugais Eduardo Cardinho et son jazz cosmique (Not Far From Paradise, entouré notamment des prodiges João Mortágua et João Barradas), ce voyage aux claviers nous mène tout naturellement vers celui qui a révolutionné l’orgue Hammond. Du hard bop le plus exigeant aux fanfares géantes, retour sur la trajectoire d’un génie imprévisible dont la quête de métissage et la puissance orchestrale résonnent intimement avec l’univers de Nicolas Folmer.
De la trompette paternelle aux caves de Saint-Germain-des-Prés
Né à Paris en 1941 dans une famille d’ascendance martiniquaise, Eddy Louiss (dont le père, Pierre Louise, a modifié l’orthographe du nom pour le rendre moins féminin) baigne immédiatement dans la musique. Un détail biographique touche particulièrement le trompettiste qu’est Nicolas Folmer : le père d’Eddy est lui-même trompettiste, et c’est par les cuivres et le piano que le jeune prodige fait ses classes dans l’orchestre familial.
La précocité du musicien est fulgurante. Dès novembre 1958, à 17 ans, il apparaît à la télévision dans L’École des vedettes sur Le Pianiste de Varsovie de Gilbert Bécaud, avant d’être immortalisé à 20 ans au piano sur le redoutable Epistrophy de Thelonious Monk, soutenu par Michel Gaudry et Daniel Humair. Au début des années 1960, écumant les clubs mythiques de la rive gauche (Le Chat qui pêche, Le Caméléon) au piano et au vibraphone, il croise la route de l’organiste américain Lou Bennett. C’est la révélation : dès 1964, il adopte l’orgue Hammond.
Vocaliste hors pair au sein des célèbres Double Six aux côtés de Christiane Legrand (sœur de Michel Legrand, avec qui Nicolas Folmer a lui-même collaboré), Eddy Louiss devient rapidement le pilier de la scène parisienne, accompagnant aussi bien les géants du jazz (Martial Solal, Pierre Michelot, Christian Vander) que la grande chanson française, d’Henri Salvador à Jacques Higelin, sans oublier un compagnonnage historique de treize ans avec Claude Nougaro.
« Eddy Louiss est un génie ! » : L’âge d’or des trios et le choc Stan Getz
La fin des années 1960 marque une période d’état de grâce hard bop. En 1968, il grave deux disques majeurs en trio : l’un avec le batteur Kenny Clarke et le guitariste René Thomas (où brille une reprise habitée du *Nardis* de Miles Davis), l’autre au sein du mythique trio HLP (Humair, Louiss, Ponty). En 1970, il publie *Our Kind of Sabi* (label MPS) en quartet avec Daniel Humair, Niels-Henning Ørsted Pedersen et le saxophoniste John Surman.
C’est alors qu’intervient un épisode légendaire. En 1970, le géant américain du saxophone ténor Stan Getz débarque à Paris pour assister au tournoi de Roland-Garros, mais aussi pour vérifier une rumeur tenace outre-Atlantique : le jazz serait mort en France et les musiciens français ne sauraient pas swinger. Poussant la porte d’un club Blue Note presque désert, Getz tombe sur le trio composé d’Eddy Louiss, René Thomas et Bernard Lubat.
Sous le choc, Getz — qui éprouvait jusqu’alors une profonde aversion pour l’orgue Hammond — lâche cette phrase définitive : « Eddy Louiss est un génie ! ». Pour tordre le cou aux préjugés américains, Getz convoque le trio en mars 1971 au Ronnie Scott’s de Londres. Produit par le légendaire George Martin (le producteur des Beatles), le double album Dynasty qui en résulte — porté par des titres incandescents comme Dum Dum ou Our Kind of Sabi — entre directement dans l’histoire mondiale du jazz.
Tempête sous un crâne et virage électronique : l’ère « Sang Mêlé »
Après d’autres pépites au début des années 1970 (en quartet avec Jimmy Gourley et Guy Pedersen, ou en grand orchestre sur Porgy & Bess avec Raymond Julien, dans les pas de Gil Evans et Miles Davis), le caractère volcanique d’Eddy Louiss lui joue parfois des tours. Comme le rapportera l’écrivain Marc-Édouard Nabe ou le batteur Paco Séry, l’organiste peut se montrer aussi génial que despotique et imprévisible. Ses colères homériques, ses frictions avec Claude Nougaro ou Jimmy Gourley, et même une altercation physique mémorable avec le colosse Sunny Murray font partie de la légende noire d’un artiste écorché vif, capable de faire tanguer son orgue « comme un bateau dans la tempête ».
Mais lorsque déferle la vague numérique des années 1980 (samplers, boîtes à rythmes, synthétiseurs), Eddy Louiss, loin de se replier sur le passé, embrasse cette révolution à bras-le-corps. En 1987, il conçoit quasiment seul dans son laboratoire l’album visionnaire Sang Mêlé (suivi de Wébé en 1992), conviant quelques invités de marque comme Paco Séry, le violoniste Dominique Pifarély ou le bassiste Michel Alibo.
Des titres emblématiques comme Le Retour de la baleine bleue (dont les nappes planantes préfigurent étrangement les climats d’Éric Serra pour Le Grand Bleu) ou Blues for Klook — une marche funèbre néo-orléanaise futuriste dédiée à son ami Kenny Clarke disparu en 1985 — célèbrent un métissage des cultures et des technologies qui parle directement à l’esthétique de compositeur de Nicolas Folmer.
L’aventure « Multicolor Feeling Fanfare » : la puissance du collectif
À la fin des années 1980, traversant une période de doute, Eddy Louiss se ressource en revenant à l’essence même du jazz : le jeu collectif des fanfares de Congo Square et des second lines de La Nouvelle-Orléans. Dans l’esprit du Brass Fantasy de Lester Bowie ou du Jazz Workshop de Charles Mingus, il fonde la Multicolor Feeling Fanfare, réunissant sur scène de 50 à plus de 100 musiciens (comme lors d’un concert d’anthologie au festival Banlieues Bleues à Sevran).
L’altiste et scatteur autodidacte Daniel Huck — figure incontournable qui collaborera quinze ans avec lui et enflammera le public sur des morceaux comme Come On DH — raconte avec émotion le magnétisme d’Eddy Louiss en répétition. Alors qu’Antoine Hervé et Huck faisaient répéter cet immense orchestre d’amateurs et de professionnels, l’arrivée tardive d’Eddy Louiss derrière ses claviers provoquait un miracle immédiat : dès le premier accord tutti, l’organiste semblait soulever la centaine de musiciens du sol, « comme un King Kong bienveillant qui te prend dans sa main et t’élève avec une force et une légèreté irrésistibles ». Un témoignage précieux sur l’art de faire sonner une masse orchestrale, exercice d’équilibriste que Nicolas Folmer pratique régulièrement à la tête de ses propres projets en Big Band.
Les derniers feux d’un géant : de Petrucciani à Nougaro
Les années 1990 et 2000 voient Eddy Louiss multiplier les sommets d’intimité et de fête. En juin 1994, trois soirs magiques au Petit Journal Montparnasse en duo avec le pianiste Michel Petrucciani donnent naissance au chef-d’œuvre Conférence de presse (Dreyfus Jazz), où le titre Les Grelots illustre à merveille la fusion entre jazz et racines antillaises. En 1995, il réalise son rêve en partant enregistrer l’album Louissiana directement à La Nouvelle-Orléans, suivi de *Sentimental Feeling* (1999, avec Xavier Cobo, Daniel Huck et Paco Séry) et du superbe duo Face to Face avec l’accordéoniste Richard Galliano en 2001.
Fidèle en amitié, il rend un vibrant hommage à son frère d’âme toulousain disparu en 2004 avec l’album Ô Toulouse… Hommage à Claude (entouré de Bernard Lubat, Luigi Trussardi et Maurice Vander), rappelant l’époque bénie de Locomotive d’or et de Dansez sur moi. Après un ultime album intimiste enregistré chez lui en 2010 (Taurorque), Eddy Louiss s’éteint le 30 juin 2015 à Poitiers, à l’âge de 74 ans.
Celui qui aimait répéter avec modestie et humour — lui qui présentait malicieusement ses deux fils Charles et Louis sous les surnoms de « Tain et Sy » (Charlatan et L’Huissier) — « Je ne prétends que faire passer un superbe moment aux gens, et c’est déjà beaucoup », laisse une empreinte indélébile, récemment célébrée par l’organiste Emmanuel Bex dans l’album Eddy m’a dit. Comme le chantait si bien Nougaro : « C’est Eddy, tout est dit. »
L’œil de l’artisan : la note de Nicolas Folmer
La force tellurique du swing : « Eddy Louiss occupe une place à part dans le panthéon des musiciens français. Ce qui me fascine chez lui, au-delà de sa maîtrise insolente du bebop qui a mis Stan Getz à genoux, c’est sa capacité à faire groover n’importe quelle formation avec une puissance orchestrale hors du commun. Qu’il soit seul face à ses synthétiseurs et boîtes à rythmes sur Sang Mêlé ou qu’il soulève littéralement cent cuivres à bout de bras avec sa Multicolor Feeling Fanfare, Eddy avait ce génie du son global et du métissage. Il nous prouve que la haute voltige harmonique et la ferveur populaire de la fête ne sont jamais ennemies. »
Matière à réflexion
Nicolas Folmer donne matière à réflexion à Pierrick Favennec le critique musical et chroniqueur de jazz français.