So Miles par Vincent Bessières, Commissaire de l’exposition We Want Miles, le jazz face à sa légende (Cité de la Musique, Paris)

Quel musicien de jazz peut prétendre ne pas avoir été influencé par Miles Davis ?

Depuis la fin des années 1940, l’ombre portée de son génie n’a cessé de s’étendre sur cette musique. Derrière ses multiples visages, qui rendent l’homme aussi insaisissable que fascinant, cet artiste n’a cessé, jusqu’à son dernier souffle, de se remettre en question, opérant à la manière d’un Picasso du jazz — auquel on le compare souvent— une révolution de son style environ tous les cinq ans. Du bop au cool, du hard bop au modal, de la liberté contrôlée au rock, de l’afro-funk à la pop, Miles Davis n’a cessé de bifurquer, observant les modes pour redéfinir les fondements esthétiques de son propre art, refusant l’immobilisme musical, débusquant avec flair les talents
nécessaires à l’édification de ses chefs-d’œuvre, engageant le jazz dans un processus de renouvellement et de remise en question auquel il ne peut désormais plus échapper. Si son influence se faisait déjà sentir sur ses contemporains, de Chet Baker à Woody Shaw, Miles Davis continue, malgré sa disparition, d’exercer une aura particulière sur les trompettistes, tant il a défini, par les différentes « directions in music » qu’il a suivies, le périmètre de leur expression.

Tous les chemins mènent à Miles, certes, mais …

Tous les chemins mènent à Miles, certes, mais dans le cas de Nicolas Folmer, on repère plusieurs jalons au fil de sa brillante trajectoire qui forment comme les
prémices de cet enregistrement. Il y a d’abord en 1998, la rencontre du jeune Nicolas, 21 ans, tout frais émoulu du CNSMDP à New York avec le pianiste John Lewis,
l’un des plus anciens partenaires de Miles Davis puisque leur collaboration remonte aux grandes heures du be-bop, aux côtés de Charlie Parker, et aux expériences du
nonet de Birth of the Cool, en 1949, dont Lewis était à la fois le pianiste et l’un des compositeurs. Il y a ensuite l’expérience avec Teo Macero, le producteur mythique des
albums « électriques » de Miles Davis, avec qui Nicolas Folmer collabora sur la production d’un album du groupe NoJazz, en septembre 2001. Il y a encore le
saxophoniste David Liebman, membre du groupe de Miles Davis dans les années 1970, invité par Folmer à participer à l’album Sphere, en 2013, avec Daniel Humair. Il
y a aussi René Urtreger, le pianiste français qui fit deux tournées avec Miles Davis en Europe, l’accompagna au Club Saint-Germain et participa à l’enregistrement de la
désormais mythique B.O. du film Ascenseur pour l’échafaud, et qui choisit Folmer comme trompettiste de son quintet. Il y a enfin Rick Margitza, saxophoniste qui fut
l’un des derniers à faire partie du groupe de Miles Davis, en 1989, et qui, installé à Paris désormais de longue date, a régulièrement croisé la route de Nicolas Folmer.
Tous ont contribué non seulement à rendre la figure de Miles plus proche dans l’univers de Nicolas Folmer mais ils ont aussi contribué à ce qu’il se sente fondé à la
prendre comme point d’inspiration.

Puiser dans l’amour qu’il porte à Miles Davis…

Si Nicolas Folmer a choisi avec ce projet de saluer la mémoire de Miles Davis, il l’a fait en évitant toute perspective nostalgique, évitant de rejouer à la lettre ce qui ne saurait être égalé. Sa position est tout autre : elle consiste à puiser dans l’amour qu’il porte à Miles Davis des éléments constitutifs de sa propre démarche et à créer, à partir de ce matériau marqué de son empreinte, un monde de musiques qui ne sonne jamais comme une reconstitution mais se présente plutôt comme une réactivation créative de son univers. Le trompettiste français a privilégié une démarche dans laquelle il embrasse d’un seul geste tout ce qui a fait la richesse de l’univers de son idole et, plutôt que d’en revisiter une par une les différentes époques, choisi de les faire se télescoper toutes, confrontant les styles, les couleurs, les rythmes, l’acoustique et l’électrique, comme si la chronologie n’avait plus d’importance désormais. So Miles, ce disque est « tellement Miles » que le « Prince des Ténèbres » pointe sans cesse la tête, dans un groove, l’écho d’un thème, une sonorité de trompette transformée par une sourdine, un riff qui réveille le souvenir d’un disque ancien…

Nicolas Folmer ne rejoue pas Miles ; il fait ce qu’ont toujours fait les musiciens de jazz : il se l’approprie, le remodèle, le revisite. Il fait ce que faisait Miles lui-même, qui considérait que les compositions des autres devenaient siennes tant il les transformait de fond en comble, simplifiant les accords, changeant une mélodie, tirant radicalement un tempo vers une allure inattendue qui chamboule le dessin du thème. On ne trouvera pas, d’ailleurs, dans ce disque, de compositions de Miles Davis, mais plutôt des reprises de thèmes écrits par d’autres marqués de son empreinte. Blue in Green de Bill Evans se fond ainsi dans un Nefertiti à la forme alanguie, comme si deux époques (et deux groupes mythiques) s’étaient condensées en une seule. Tiré du répertoire du Second quintet, Pinocchio de Wayne Shorter, semble s’allonger, (comme le nez de son inspirateur) par un effet de mise en miroir du thème originel et s’orne de tensions électriques qui glissent vers un registre électro-groove. S’ouvrant sur un faisceau de bois, de flûtes et de cuivres, Gil Ahead fait se rejoindre les
couleurs des albums orchestraux des années 1950 arrangés par Gil Evans avec les climats nébuleux et enfiévrés des premiers albums de la période électrique. Human Nature vient rappeler que, l’un des premiers, Miles Davis aima puiser dans la culture pop de son époque et transformer des chansons, reprises à Prince ou, en l’occurrence, à Michael Jackson – le jeune Antoine Favennec y démontre qu’il a, quant à lui, bien retenu la leçon de Kenny Garrett. Le classique Footprints se métamorphose entre esprit dub et groove afro, nimbé de la sonorité du Fender Rhodes, et se charge d’orages électriques dignes de Weather Report. Composé par Nicolas Folmer, Miles
From The Sky ouvre de larges espaces aériens dans lesquels s’inscrit le timbre si singulier de la sourdine Harmon, dont Miles Davis fit une véritable signature sonore.
Le thème de What’s Happen a été écrit, pour sa part, selon une manière fréquemment employée par Miles Davis, à partir d’éléments syntaxiques repiqués parmi les phrases de John Scofield et d’autres solistes de son groupe, sur un tempo nerveux fréquemment représenté dans la première moitié des années 1980.
Délibérément anachronique, la reprise de Get Lucky des Daft Punk (qui n’existaient pas encore à la mort de Miles en 1991) est une sorte de fantasmagorie sur les directions que le trompettiste, toujours à l’affût des tendances nouvelles, aurait pu prendre s’il avait vécu plus longtemps. Quant à So What, il semble surgir des limbes, non pas sous la forme du thème si connu mais par le biais du solo de Kind of Blue, repris note pour note comme une composition pure, comme si le Dark Magus s’adressait à nous au travers d’un rêve lointain.
Une chose est sûre à l’écoute de ce disque. Miles est infini, Miles est inépuisable.
Nicolas nous apporte une nouvelle fois la confirmation, avec une équipe qui a su relever le défi de cette aventure audacieuse. So Miles ! So Good !
Vincent Bessières
Commissaire de l’exposition We Want Miles, le jazz face à sa légende (Cité de la
Musique, Paris)

 

Engligh version :

What jazz musician can claim not to have been influenced by Miles Davis ? Since
the late 1940s, the shadow of his genius has inexorably spread over this music.
Behind his many faces, which make the man as elusive as he is fascinating, this
artist never ceased, until his last breath, to question himself, operating a revolution
of his own style about every five years like a jazz Picasso whom he is often
compared to. From bop to cool jazz, from hard bop to modal jazz, from controlled
freedom to rock, from afro-funk to pop, Miles Davis never stopped veering, off the
beaten track, observing the current trends to redefine the aesthetic foundations of
his own art, rejecting musical immobility, having a natural flair for ferreting out the
young talents necessary to craft his masterpieces, hence engaging jazz in a process
of constant renewal and questioning that it can no longer escape. Miles Davis left us
in 1991 and while he already had a prominent influence on his contemporaries,
from Chet Baker to Woody Shaw, he still continues to exert a special aura on
trumpeters, as he contributed so greatly to defining the perimeter of their
expression through his various ground-breaking « directions in music ».
All the roads lead to Miles Davis, of course, but in the case of Nicolas Folmer, there
are several Milestones in the course of his brilliant trajectory that gradually paved
his way to this recording. First in 1998, in New-York, 21-year-old Nicolas who had
just graduated from the CNSMDP met with John Lewis, one of Miles Davis’s oldest
partners. Their collaboration dates back to the great hours of bop, alongside Charlie
Parker, and to the historic nonet experiences of Birth of the Cool (1949) where John
Lewis was billed both as pianist of the session and one of its composers. Then there
is his experience with Teo Macero, the legendary producer of Miles Davis’s “electric”
albums, with whom Nicolas Folmer collaborated on the production of an album by
the band NoJazz in September 2001. Soon after, there is Dave Liebman, one of the
Miles Davis group’s saxophonists in the 1970s, who was invited by Folmer to
participate in Sphere in 2013, with Daniel Humair. There is also René Urtreger, the
French pianist who toured twice with Miles Davis in Europe, he accompanied him at
the Club Saint-Germain and also participated in the recording of the now mythical
O.S.T. of the film Ascenseur pour l’échafaud and chose Folmer as his quintet
trumpeter. Finally, there is Rick Margitza, a saxophonist who was one of the last to
be part of the Miles Davis group in 1989. He has been living in Paris for a long time
now and has crossed Nicolas Folmer’s road regularly. All of them contributed not
only to making Miles’s figure closer to the universe of Nicolas Folmer, but also to
making him feel legitimate to take him as a starting point and source of inspiration.
Although Nicolas Folmer chose to honour the memory of Miles Davis with this
project, he did so without any nostalgic perspective, avoiding playing to the note
what cannot be matched. His position is quite different. From his love for Miles
Davis, he draws some elements inherent in his own approach and on the basis of
this material marked by his imprint he creates a world of music that never sounds
like a reconstitution but instead presents itself as a creative reactivation of Miles’s
universe. The French trumpeter favoured a process embracing in a single gesture
all that makes for the diversity of his idol’s world and, instead of revisiting his
different periods one by one he chose to make them all telescope, confronting
styles, colours, rhythms, the acoustic and the electric as if the chronology no longer
mattered anymore. This record is So Miles that the mere echo of a theme, a
groove, a riff or the mute sound of a trumpet conjures up images of the “Prince of
Darkness” or the memory of an ancient record… Nicolas Folmer does not simply
play Miles; he does what jazz musicians have always done : he makes Miles’s
universe his, remodels it, revisits it. He does what Miles himself did, who

considered that he remodeled other artists’ compositions to such a degree that they
became his, by simplifying the chords, changing a melody or radically pushing the
tempo of a theme to an unexpected pace which eventually disrupts its very outline.
So you will not find any of Miles Davis’s compositions in this disc, but rather the cover
of themes written by others marked by his imprint. Bill Evans’s Blue in Green thus
blends into a languid Nefertiti as if two eras (and two mythical groups) had
condensed into one. Pinocchio, composed by Wayne Shorter, the saxophonist of Miles
Davis’s second quintet, appears to be expanding and growing longer (like the nose of
its inspirational owner), by inverting the original theme through a mirror effect and
embellishing it with electrical tensions that gradually drift towards an electro-groove
register. Opening in a sensual multi-layered mist of woods, flutes and brass, Gil Ahead
weaves the colours of the orchestral albums arranged by Gil Evans in the 1950s into
the nebulous and fiery climates of the first albums of the electric period. Human
Nature timely reminds us that, one of the first, Miles Davis was keen on tapping into
the pop culture of his time and transforming songs taken from Prince or, in this case,
Michael Jackson – the young Antoine Favennec shows that he has learnt well from
Kenny Garrett. The classic Footprints strolls leisurely from dub to afro-groove, lost in
the mellow sonority of the Fender Rhodes to eventually grow darker with electric
thunderstorms worthy of Weather Report. Written by Nicolas Folmer, Miles From The
Sky evokes wide open skies vibrating with the singular tone of the Harmon mute, of
which Miles Davis made a genuine sound signature. The theme of What’s Happen was
written in a manner frequently used by Miles Davis: it is based on syntactic elements
transcribed from phrases performed by John Scofield and other soloists of his group,
the whole thing played on the nervous and edgy tempo widely present in the music of
the first half of the 1980s.The deliberately anachronistic cover of Get Lucky by Daft
Punk (who did not yet exist when Miles died) is a kind of phantasmagoria exploring
the directions that the trumpeter, always on the lookout for new trends, could have
taken if he had lived longer. As for So What, it seems to be looming out of limbo, not
in the form of the well-known theme but through Miles Davis’s solo in Kind of Blue,
played note by note as a pure composition, as if the Dark Magus were addressing us
through a distant dream.
One thing is certain when listening to this record: Miles is infinite, Miles is
inexhaustible. Nicolas brings us confirmation of that once again by teaming up with
top-notch musicians who have taken up the challenge of this bold adventure with
flying colours. So Miles ! So Good !

Vincent Bessières
Commissioner of the exhibition We want Miles, le jazz face à sa légende (Cité de la
Musique, Paris)
(Translated by Yann Lapivotte)

Ce qu'en dit la presse

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Bruno Pfeiffer – Libération

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